Fouzi Lekjaâ : « Premier ministre ? Je vais vous dire une chose, je n’y ai jamais réfléchi »

Fouzi Lekjaâ, le pari marocain de la continuité par le sport

À l’approche des législatives du 23 septembre, l’hypothèse d’un Fouzi Lekjaâ Premier ministre, en parallèle de ses fonctions à la tête de la FRMF, de la CAF et de la FIFA, dessine moins un risque institutionnel qu’une stratégie assumée de continuité, à quatre ans d’un Mondial 2030 décisif pour le royaume.

Le 23 septembre, le Maroc vote. Et derrière l’enjeu classique d’une élection législative se joue une question stratégique que peu de pays ont eu l’occasion de se poser aussi frontalement : et si la meilleure garantie de succès pour un Mondial 2030 sous haute exigence était de confier les manettes politiques à celui qui pilote déjà, avec constance, l’écosystème sportif national ? Fouzi Lekjaâ n’esquive pas cette lecture. Il la construit, patiemment, depuis douze ans. Et c’est peut-être la clé de compréhension la plus utile de cette séquence électorale.

Une élection, un homme, une continuité recherchée

Officiellement, Lekjaâ reste prudent : « Je vais vous dire une chose : je n’y ai jamais réfléchi », répond-il, interrogé sur une éventuelle primature. Mais le contexte parle pour lui : porté par les résultats des Lions de l’Atlas et par la perspective du Mondial 2030, il est le joker de luxe d’un PAM donné favori, seul grand parti à n’avoir jamais dirigé le gouvernement depuis sa création. Ce qui frappe, dans son discours, c’est moins l’ambition personnelle que la cohérence de trajectoire qu’il revendique : « Dans les deux domaines, je suis la même personne […] mission, objectifs, travail, process. » Une ligne de conduite unique, appliquée sans rupture au football comme aux finances publiques, qui rassure précisément parce qu’elle ne change pas de nature selon la fonction occupée.

Une logique de continuité, pas une exception institutionnelle

C’est là que l’analyse mérite d’être reposée avec justesse. Lekjaâ défend une « cohérence entre le management du football et la décision politique », estimant que « plus on converge, plus on est efficace ». Loin d’être une anomalie, cette conviction répond à une nécessité très concrète : le Maroc entre dans les quatre années les plus décisives de son histoire sportive récente, celles qui doivent transformer des chantiers d’infrastructures, des ambitions diplomatiques et une dynamique populaire en succès collectif pour 2030. Dans ce contexte précis, la dispersion de l’autorité entre plusieurs figures politiques aux calendriers et aux priorités différents serait sans doute le vrai risque, celui d’un pilotage à plusieurs vitesses, potentiellement discontinu au moindre remaniement. En assumant à la fois la Fondation Maroc 2030, chargée par le Roi de piloter l’ensemble des chantiers du Mondial, et une éventuelle fonction gouvernementale de premier plan, Lekjaâ incarne au contraire une politique publique du sport pensée dans la durée, arrimée à une seule vision et à une seule méthode d’exécution.

Un relais marocain au sommet de la gouvernance mondiale

Cette continuité n’a pas qu’une portée nationale : elle projette aussi le Maroc à l’échelle mondiale. Membre du Conseil de la FIFA, artisan assumé du soutien marocain à la réélection de Gianni Infantino en mars prochain à Rabat (un choix de lieu hautement symbolique), Lekjaâ occupe une position d’influence rare pour un dirigeant africain. Son discours sur la gouvernance FIFA, mesuré et constructif (« un système managérial sans contre-pouvoir est voué à l’échec »), dessine une diplomatie de la nuance et de l’exigence qui sert la crédibilité marocaine. Portée par une fonction de chef de gouvernement, cette voix pourrait peser plus encore dans les grands arbitrages de la gouvernance mondiale du football, consolidant le Maroc comme interlocuteur de premier plan, bien au-delà de son seul statut de pays hôte.

Le Maroc, pivot de la diplomatie africaine du football

Sur le terrain continental, la stratégie est tout aussi limpide. Le Maroc revendique, par la voix de Lekjaâ, le rôle de « représentant de l’Afrique » dans l’organisation du Mondial 2030, aux côtés de l’Espagne et du Portugal, une candidature pensée non comme une rivalité mais comme une complémentarité entre les deux rives de la Méditerranée et le continent africain. Entre la Fondation Maroc 2030, la vice-présidence de la CAF et un Mondial présenté comme « une Coupe du monde africaine », offrant à des centaines de milliers de jeunes Marocains et Africains l’occasion de monter en compétence, le royaume construit méthodiquement une centralité continentale que peu de pays peuvent revendiquer. Une primature Lekjaâ viendrait naturellement consolider cette dynamique déjà engagée, plutôt que d’en changer la trajectoire.

Un réseau construit pour durer

C’est sans doute l’angle le plus sous-estimé du débat marocain : la primature n’est pas, pour Lekjaâ, une rupture opportuniste, mais l’aboutissement logique d’une stratégie de réseau bâtie depuis douze ans. Fédération, CAF, FIFA, gouvernement, parti politique : chaque cercle renforce l’autre, chaque responsabilité légitime la suivante et consolide un même projet pour le pays. Le Mondial 2030, qu’il présente lui-même comme « un levier d’ajustement des délais de certains investissements », n’est pas seulement un accélérateur d’infrastructures : c’est aussi l’accélérateur d’un capital relationnel unique, entre chancelleries, sponsors, diffuseurs et instances sportives, que le Maroc pourra capitaliser bien après le coup de sifflet final.

Ce que ce scrutin dit vraiment de l’ambition marocaine

Le 23 septembre n’est donc pas seulement une échéance électorale parmi d’autres : c’est le moment où le Maroc décide, implicitement, s’il souhaite aborder la décennie la plus stratégique de sa diplomatie sportive avec une continuité de vision assumée. Le pari de Fouzi Lekjaâ, et à travers lui celui du PAM, est celui d’une cohérence de bout en bout entre ambition sportive, politique économique et rayonnement international. Une hypothèse qui, plus qu’un risque, ressemble à une occasion rare pour le Maroc de transformer douze années de résultats sportifs en politique d’État durable.

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